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Lundi, 18 décembre 1916

CavalierJe repars au petit jour pour rejoindre ma batterie qui a repos aujourd’hui.

Dimanche, le 17 décembre 1916 – La relève !

Cachy1916

Terrain d’aviation de Cachy

Dans la première quinzaine du mois de décembre on parle de plus en plus d’être relevés sous peu par les Anglais. Ceux-ci envahissent peu à peu la contrée, aussi ce 17 décembre nous leur cédons la place. Nous quittons le ravin de Maricourt à 7 h du matin sans le moindre regret. Je pars devant avec les fourriers pour faire le logement. Le temps est brumeux et froid. Le but de cette première étape est Villers-Bretonneux. Nous passons par Suzanne, Bray, Etinghem, Cerisy, Hamel. A Villers nous faisons le logement. Après un casse-croute sommaire, je vais à Cachy voir mon cousin Georges*. J’y soupe et y couche. Mon cousin m’installe un plumard confortable dans sa chambre.

*Le cousin de Jean-Paul est Georges Jean Lutzius. Georges Lutzius est à l’époque adjudant pilote à la N 103, escadrille basée sur le terrain de Cachy de juin à décembre 1916.

GeorgesLutzius1

Georges Lutzius cousin de Jean-Paul

Jeudi, le 14 décembre 1916 – Lettre

Trou d'obusAux armées,

Chers Oncle et Tante,

Nous avons beaucoup de peine à sortir nos pièces du champ, où elles sont en position ; en raison d’une boue inimaginable et des trous d’obus si multiples qu’il est presque impossible de les éviter ! En dépit de toutes les difficultés nous les aurons… !!

Le temps ne nous favorise malheureusement pas du tout. La pluie, la neige et le froid sont autant de facteurs gênants ! Tout cela retarde notre jour de départ et par conséquent la fameuse permission ! C’est navrant mais je crois bien que je ne l’aurai pas le jour de l’an ! Enfin pourvu qu’on l’ait avant la mi-janvier.

En attendant je vous embrasse bien affectueusement

Jean-Paul

Mercredi, 6 décembre 1916 – Lettre

RavitaillementObus1Chers Oncle et Tante

Toujours rien de fixé en ce qui concerne le départ en repos. En attendant j’assure le ravitaillement en vivres de la batterie de tir. Je quitte l’échelon tous les matins à 4 h pour revenir à midi. De cette façon j’ai ma soirée à moi. La température est très basse.

Je vous embrasse affectueusement.

Jean-Paul

Dimanche soir, le 26 novembre 1916 – Lettre

Lettre19161130Chers Oncle et Tante,

Le paquet m’est arrivé ce soir en très bon état. Je vous remercie profondément pour son contenu qui m’a fait bien plaisir. Conserves, biscuits, thé et cacao, tout cela va améliorer l’ordinaire. Merci également pour les cigarettes et les lunettes !

Certains soir au coin du feu on a l’illusion d’être chez soi. Oui, maintenant que nous sommes bien installés, c’est curieux comme le confort le plus élémentaire vous fait oublier les souffrances de la journée ! Je vous écris près du feu en fumant ma pipe, tandis que dehors la pluie contenue à tomber sans pitié. Oui, dehors c’est la lutte ! Que d’ennemis à vaincre, à commencer par la boue, l’odieuse, l’implacable boue, la boue qui à chaque pas tend des pièges, la boue où on s’enlise ! Partout le champs de bataille offre un spectacle effarant de dévastation. Des trous d’obus se touchent et se prolongent indéfiniment. Quelle terre de désolation ! Mais ces trous béants sont dangereux car ils se sont peu à peu remplis d’eau pourrie. La nuit il suffit d’un faux pas pour qu’on y tombe et s’y enlise. Ajoutez à cela les violents tirs de barrage que les Boches commencent dès la tombée du jour. Même le matin dans le brouillard leurs canons tirent. De minute en minute, les marmites sifflent, grincent, hurlent ou miaulent suivant leur calibre.

Vous devez comprendre, chers Oncle et Tante, combien on est heureux quand on peut passer la soirée et la nuit dans notre home ! Ces moments de répit ne sont malheureusement que trop rares. Nos voitures roulent depuis six mois ici en Picardie sans relâche. Nous attendons toujours le repos ! J’ai été bien tourmenté d’apprendre par ta carte ce soir que tante Emma avait eu une crise d’appendicite. J’espère qu’il n’y aura pas besoin d’opération.

Bons souvenirs à toutes mes connaissances de Lyon et soyez vous-même affectueusement embrassés.

Jean-Paul

Mardi soir, le 14 novembre 1916 – Lettre

Lettre19161130Chers Oncle et Tante,

Mes multiples occupations de ces derniers temps m’ont empêché de vous écrire plus longuement me laissant très peu de répit. Les deux dernières cartes lettres de tante Jeanne m’ont fait infiniment plaisir. Je suis heureux, chers Oncle et Tante, en recevant vos affectueuses lettres qui me touchent profondément. Vous ne pourriez croire combien on est sensible à toutes ces marques d’attention dans cette vie angoissante que nous menons depuis plus de cinq mois. C’est aujourd’hui mardi que Charles a dû vous quitter et je ne doute pas qu’après le départ de Georges vous devez trouver un grand vide à la maison. Quant à moi, ne songez pas encore de me voir parmi vous. Mon tour n’est pas encore près de venir ; il faut se résigner !

Merci de tout cœur, chère Tante, pour le paquet reçu hier soir. Il est arrivé en parfait état. Les bougies, la pile, le chocolat m’ont fait bien plaisir, quant au thé je ne manquerai pas d’en apprêter prochainement sur le fourneau que j’ai installé dans ma cagna. Et ce ne sera pas sans un petit serrement de cœur, car tout ce qui me rappelle le bon vieux temps, la vie à Mulhouse, me touche infiniment. Pourtant les circonstances sont bien différentes !

J’ai bien été peiné en apprenant que tante Emma était indisposée et je pense qu’elle va mieux.

Ici le temps est toujours très maussade. La pluie a cédé sa place à une brume épaisse qui rend nos ravitaillements nocturnes si non plus, au moins aussi difficultueux. Quant à la boue, elle est d’une épaisseur telle quelle ne sèchera pas avant l’été prochain !

Edouard est guéri et ne doit pas tarder à venir me rejoindre.

Je termine chers Oncle et Tante, en vous chargeant de mes gros baisers pour oncle Bull et cousin Gérard. Recevez vous-même, ainsi qu’à toute la famille d’affectueux baisers de votre dévoué

Jean-Paul

Lundi, le 7 novembre 1916.

ChevalBoueLe mois de novembre a été très pluvieux en dépit des intempéries les corvées abondaient. Que d’ennemies à vaincre à commencer par la boue, l’odieuse, l’implacable boue. La boue qui à chaque pas tend des pièges. La boue où l’on meurt.  Il faut avoir vu les convois de ravitaillement, caissons et chariots embourbés par-dessus les roues, leurs attelages disparaissant jusqu’au poitrail de même que les vaillants petits bourricots d’Afrique à moitié engloutis par cette glu vorace pour comprendre les tortures des damnés dans certains récits de l’Enfer de Dante ! Au surplus aucun spectacle n’égale en horreur et en émotion cette contrée bouleversée depuis tant de mois par la canonnade. Quelle terre de désolation ! sur des kilomètres carrés pas un arbre n’est resté entier. Tous ont été fauchés à un mètre ou deux de hauteur, ils dressent leurs lamentables squelettes telles qu’une douloureuse protestation. A tout instant des obus éclatent parmi les sinistres rangés de manches à balai, ce n’est plus que terre bouleversée, éclats d’obus, impressionnantes traces de corps à corps, casques défoncés, armes tordues, débris funèbres. Çà et là quelques croix surmontent les tombes des nôtres. Pas de nom, hélas ! Une baïonnette fichée en terre, un culot d’obus, une plaque d’identité fixée sur un bout de bois. Ailleurs le spectacle n’est non moins effarant. On dirait que des milliers de volcans ont depuis peu ouvert leurs cratères. Les cratères se touchent et se prolongent à perte de vue. Le cyclone embrasé s’est abattu sur cette terre qu’il a fouillée, éventrée, retournée, mouillée de mètre en mètre.  Rien n’a pu tenir contre le martèlement. A dire vrai la contrée qu’on a devant les yeux défie toute description. Le moutonnement de cratères qui part de là vers l’horizon c’est l’inexprimable dans la dévastation.

 

Mardi, 31 octobre 1916

RavitaillementJe pars en corvée à 4 h du matin par une pluie fine qui dure depuis la veille et tourne peu à peu au déluge balayant de rafales froides ce champ de bataille qui offre un spectacle lamentable de dévastation et de désolation. Vers midi le temps se lève miraculeusement. Sous un soleil pâle d’automne nous rentrons à l’échelon.

Lundi 30 octobre 1916

RavitaillementObus2Encore et toujours de la pluie ! En outre le vent froid qui vous glace les membres ! Nous assurons le ravitaillement malgré tout. Nos chevaux n’en peuvent plus et gèlent littéralement de froid sous cette pluie incessante. Notre groupe a été cité à l’ordre de la division pour sa bravoure. Un peu de repos aurait mieux récompensé notre mérite !

Mercredi 25 octobre 1916

CharriotAprès ce froid voilà le temps qui est de nouveau à la pluie, mes furoncles me retiennent au bercail. Hier le 24 nos troupes ont remporté une grande victoire à Verdun. Elles ont reconquis tous les points stratégiques qu’elles avaient mis cinq mois à céder ; le fort de Douaumont, le bois Fumin etc… J’ai élu domicile avec mon copain Régibier dans un abri. La tente n’étant à peine tenable par ce temps de plus en plus détestable. Aussi nous avons préféré chercher dans la terre la protection contre le froid et surtout la pluie en même temps ce réduit nous offre un refuge à peu près respecté des marmites. Mais un autre fléau : dans ce retranchement obstiné c’est une lutte de chaque instant pour défendre les vivres et les vêtements contre les rats, la vermine l’humidité. Malgré tout nous faisons bonne figure espérant de meilleurs jours. Insouciant du danger il m’est difficile de me résigner à l’hostilité des éléments. Quand les marmites tombent autour de moi je pense à autre chose, par contre je fulmine contre le mauvais temps et surtout la boue dans laquelle nous pataugeons depuis des semaines. Le terrain est dans un état épouvantable ; la saison est pluvieuse, le champ de bataille bouleversé chaque jour depuis tant de mois par la canonnade est presque impraticable. Nous et nos chevaux nous pataugeons dans des cloaques indestructibles, ces derniers s’enlisent et n’ont bien souvent plus la force de se relever même après les avoir dégagé à la pioche. Force est de les achever et si faire se peut les enterrer sur place. Nous même il n’est pas rare de nous voir enfoncés jusqu’aux genoux.

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CARNETS DE GUERRE

Carnet

Jean-Paul HEDRICH, né en Alsace allemande à l'époque, s'est engagé à 17 ans dans l'Armée française. Il a alors pris le pseudonyme de MALHERBE. Tout au long de la guerre de 14-18 il tient son journal dans de petits carnets. 100 ans après ses carnets et ses lettres sont retranscris au jour le jour sur ce blog.

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Page consacrée à Jean-Paul Hédrich sur le site européen des archives de la guerre de 14-18
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Jean-Paul à Mulhouse en août 14

JPHsept14

Jean-Paul à Lyon en septembre 1914

JPH_Grenoble

Jean-Paul à Grenoble mars 1915

JPH118

Jean-Paul à la Rochelle février 1916


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