Page d'archive 37

Samedi, le 26 juin 1915

Moudros3Chaleur torride depuis quelques jours. C’est l’été qui commence. Après la soupe on ne sait pas où se mettre. C’est encore sous les voitures qu’on est le mieux. Dans les guitounes, il n’y a pas d’air. Heureusement qu’on peut prendre deux bains de mer par jour. Ce matin je vais porter à cheval le rapport au Lieutenant du 8ème d’artillerie. Mes chevaux vont toujours très bien, surtout mon porteur qui rend beaucoup de services comme cheval de trait.

Les communiqués de ces derniers jours sont bons. Le 22, on a pris la fameuse crête occupée par les Turcs. Le maréchal des logis Aldier, revenant du front, nous dit que nous ne sommes plus qu’à 200 m de la crête et qu’on va s’en emparer dans 2 ou 3 jours grâce à un mouvement contournant des Anglais qui occupent la crête sur la gauche. A l’heure de la soupe le soleil s’obscurcit à l’ouest et une légère bise fait présumer un terrible orage. A l’horizon on voit éclair sur éclair et le tonnerre gronde. Enfin, pensons-nous, on va avoir un peu de pluie (après un mois de sécheresse). L‘orage suit pourtant les montagnes… et nous qui nous apprêtions à avoir une bonne rincée… ce n’est qu’un quart d’heure de soulagement que nous apportent quelques gouttes de pluie.

Après les rayons de soleil ne dardent que plus fort et nous transpirons bien à notre corvée de fourrage. L’après-midi j’attelle pour aller à Moudros. La chaleur est telle que les 4 chevaux qui tirent une voiture vide dégouttent de sueur. A Moudros, je fais quelques emplettes, telles que confitures, lait sucre (25 sous le kg)… Le retour se passe bien. Nos 6 chevaux enlèvent la forte montée de l’église moitié au galop moitié au trot. Mon porteur tire, c’est un vrai plaisir. A force d’être continuellement avec des chevaux, on y prend goût et le travail qu’ils nous donnent semble plus facile quand aux moments opportuns, ils nous rendent aussi des services.

A la soupe du soir on a des frites qui ne sont pas mauvaises. Le soir je suis de garde d’écurie. Je prends ma faction de 9h1/2 à 11h et de 2h à 3h1/2. Les dernières nuits sont moins froides… Aussi par un clair de lune comme celui de ce soir, les beaux jours passés chez soi en famille nous reviennent en tête. Le tableau qui se déroule devant mes yeux pendant ma première faction mérite d’être mentionné :

Je prends ma garde assis sur une balle de foin, la lune projette une clarté suffisante pour distinguer le camp et ses alentours. Un calme plat règne sur toute la contrée interrompu de temps en temps par le grondement lointain de nos pièces de marine. Par ce temps idéal et doux on rêve accroupi sur du foin, voilà le coup d’œil qui se trouve devant moi ;

Au premier plan, à mes pieds quelques timons cassés, des manches de faux, puis des harnachements bien alignés. A gauche se trouvent les voiturent et la fourragère dont les contours se dessinent merveilleusement sur le fond bleu du ciel sans nuage. Sur la droite les chevaux sont attachés à leur corde et se reposent, tantôt couchés, tantôt debout. Plus en arrière en face se dressent les tentes et à côté les grands marabouts. La lune éclaire tout et projette de grandes ombres allongées. A l’arrière-plan se trouve la rade. Les paquebots à l’ancre se dessinent magnifiquement avec tous leurs contours sur l’horizon. Le tout est un tableau splendide.

Mardi, le 22 juin 1915

Lemnos_femmes

Femmes à Lemnos

En allant à l’abreuvoir tous les jours nous voyons comment les indigènes font la moisson. Les femmes coupent les blés avec des faucilles. La façon de battre le blé est originale ; ils font tourner en rond deux bœufs, suivis de 3 mulets et soulèvent en même temps le blé…

Les femmes sont presque toutes voilées, les bras et les poignets couverts. Le blé est emporté sur les mulets.

… Il règne une chaleur étouffante.

Lundi, le 21 juin 1915

Notre ami Edouard blessé le 6 juin vient nous rejoindre après avoir passé une quinzaine de jours à l’hôpital. Il restera quelques jours ici avant de retourner au front. A midi nous recevons chacun un paquet de tante Jeanne, contenant des chemises, chaussettes, boites de sardines ! Pas de lettre ! Le soir bain de mer. A la soupe, mouton avec patates !

Les derniers temps les punitions sont très stricts. Pour la moindre des choses on attrape 8 jours de prison et on risque ainsi de passer en conseil de guerre. Un de nos camarades récolte 8 jours de prison pour s’être absenté quelques minutes pendant sa faction de garde d’écurie. Un autre, 15 jours parce que ses chevaux avaient légèrement endommagé l’écorce d’un arbre… Il faut donc bien se méfier.

Dimanche, le 20 juin 1915

baindemerLe matin après l’abreuvoir, bon bain de mer. En fait de soupe on a de nouveau du singe et du riz. Une corvée va chercher les bourreliers, cordonniers et tailleurs qui reviennent du front. Ils nous racontent que notre batterie est placée entre 2 feux, d’un côté ils sont à 1600 m des Turcs et d’autres batteries tirent depuis la côte d’Asie. L’ordonnance du capitaine, père de 4 enfants, est morte à la suite de ses blessures. Le sous-lieutenant blessé au bras est évacué en France. Il y a en outre une quinzaine de blessés et plusieurs chevaux tués.

Samedi, le 19 juin 1915

Nous menons toujours la même vie. Les nouvelles de France sont bonnes. A Arras on a avancé de 80 km. Lille, Tourcoing, St Quentin sont repris. C’est curieux comme de telles nouvelles relèvent le moral. L’après-midi je vais avec Charles voir Edouard qui va mieux. Pour y aller nous passons à cheval devant le camp des volontaires grecs chargés de la surveillance des prisonniers turcs.

Vendredi, la 18 juin 1915

Lever à 4h1/2. Pansage. Abreuvoir à 7 km du camp dans un village rouge… Sieste… A 2h bain de mer. Abreuvoir, soupe et repos du soir. La nuit garde au fourrage.

Jeudi, le 17 juin 1915

venizelos

Le 13 juin 1915, Elefthérios Venizélos remporte les élections législatives en Grèce.

De bonne nouvelle de Lyon. Nous recevons aussi un paquet de tante Emma. La journée se passe toujours de même. Je passe mon temps libre à prendre des bains à écrire, à discuter sur les évènements passés et ceux à prévoir. C’est à présent qu’on se rend compte de tous les dangers que nous avons courus pendant notre traversée. De nombreux sous-marins ennemis croisent, parait-il, dans la mer Egée. Presque tous les copains révèlent la peur terrible qu’ils avaient pendant la traversée. Les crochets mystérieux que nous faisions dans ma mer Ionienne pour éviter les sous-marins les inquiétaient… Notre traversée de Lemnos au cap Helles en remorqueur ne fit qu’augmenter leur crainte de perdre leur peau. Là-bas le bombardement de la rade par les batteries turques, les obus qui tombèrent à quelques dizaines de mètres de notre bateau et surtout le torpillage du Majestic acheva leur sainte frousse et pour le retour à Lemnos ils n’étaient guère rassurés. Beaucoup d’entre eux ne quittèrent pas leur ceinture de sauvetage, d’autres avaient repéré des planches, des bouées de sauvetage. Ils racontent qu’ils n’étaient pas à leur aise qu’une fois dans la rade de Moudros. Ils auraient préférés rester au Cap Helles et ne pas refaire la traversée dangereuse.
Quels esprits curieux et craintifs !
Moi, pour mon compte je n’ai jamais eu crainte de couler pendant la traversée et je suis parti avec la ferme conviction de revenir de cette campagne. Il me semble que c’est bien préférable que d’avoir peur d’y laisser sa peau. Espérons que cette guerre se termine bientôt. L’Italie marche bien, parait-il. Les boches relâchent sur tous les fronts. Le ministre grec francophile Venizélos est passé aux dernières élections… Il se pourrait que la Grèce marche avec nous. Ce qui serait un appoint pour nous ici aux Dardanelles. Le matin vaccination contre le choléra (3ème piqure).

Mercredi le 16 juin 1915

Pendant ma faction de 2h à 4h, il fait froid de loup. La pluie s’en mêle… Vers midi le temps se remet au beau. Depuis 2 jours la nourriture est un peu meilleure, mais j’ai toujours la dysenterie. Le soir après mon bain et la soupe, je vais un peu au village qui se trouve à 5 mn derrière notre camp…

Mardi 15 juin 1915

La nuit se passe bien. Le matin il y a pourtant une forte rosée. Nos toiles de tentes sont toutes mouillées. Nous nettoyons le cantonnement en vue d’une inspection du général. A part notre détachement du 7ème, il y a encore le 17ème, le 47ème, le 48ème et le 8ème d’artillerie qui sont campés à proximité. Le soir je prends un bon bain de mer, les vagues nous soulèvent, c’est très amusant. A 5h après la soupe, je prends la garde d’écurie. Je ne ferme presque pas l’œil. Un vent froid souffle.

Lundi 14 juin 1915

Le vent a changé et souffle âprement venant de la mer. Il nous arrive un tas d’épaves telles que des planches, des caisses. Un de mes camarades trouve même une caisse pleine de pommes de terre. Le soir ont fait des frites. On ne peut malheureusement pas se baigner, la mer est trop sale. Nous recevons une lettre de tante Jeanne, elle nous dit qu’ils ont reçu la nouvelle de notre arrivée à destination. Elle nous annonce des paquets ce qui nous fait bien plaisir car malgré la viande fraîche qu’on nous sert en ce moment le reste laisse toujours fort à désirer. Depuis trois jours je me nourris que de pain, de noix, de figues de thé et surtout de fumée. J’apprécie la pipe aussi je ne quitte mon brûle-gueule que pendant la plus forte chaleur.

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CARNETS DE GUERRE

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Jean-Paul HEDRICH, né en Alsace allemande à l'époque, s'est engagé à 17 ans dans l'Armée française. Il a alors pris le pseudonyme de MALHERBE. Tout au long de la guerre de 14-18 il tient son journal dans de petits carnets. 100 ans après ses carnets et ses lettres sont retranscris au jour le jour sur ce blog.

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